Les singuliers

05/08/2016

Il est quelquefois des manières très singulières de découvrir un auteur. 

Vous faites, un soir, un rapide commentaire sur un message d'un ami sur Facebook. Bon. Le lendemain vous recevez une notification de cet ami qui indique qu'il a cité votre nom sur un message. OK. Il y indique que vous devriez rencontrer la personne qui a écrit le commentaire suivant, un certain "Hmbert Humblart" ou un truc comme ça. Très bien. A priori je n'aime pas trop qu'on me dise ce que je dois faire, mais l'animal à piqué ma curiosité... je me ballade sur la page de "HH". Qui me laisse perplexe. Le pseudo semble évoquer un auteur, qui se cache, et qui renvoie pour plus de précisions, à une autre page, celle d'une certaine Anne Percin, sans doute la copine, ou la femme de l'auteur en question. Je mets un temps infini (au mois 10 minutes, mais sur FB c'est un temps iiiiinfini) à comprendre que je m'égare et que HH est Anne Percin ! Que ce n'est pas un mais une auteure ! dont je découvre, dans l'après-midi, un livre dans les rayons de ma médiathèque : Les singuliers. Le sujet m'intéresse, je l'emprunte et le lis dans la foulée.

Un court résumé pour entrer en matière

Les singuliers suit la correspondance entretenue entre 1888 et 1890 par Hugo Boch, le fils d'une des grandes familles industrielles belges, sa cousine Hazel et Tobias Hendricke, le meilleur ami d'Hugo. Tous trois sont apprentis peintres, vivent séparés, se cherchent une voie, un style, peut-être un destin... Il y est donc question d'inventer sa vie, de trouver sa propre voie, celle qui vous correspond à vous, ​en propre.

 

De par leur milieu ils sont amenés à rencontrer ceux qui, bientôt, auront, au cours de ces quelques années, changé le cours de l'histoire picturale. Hugo côtoie Gauguin, Paul Sérusier, Emile Bernard à Pont-Aven. Hazel, à Paris, se prend d'amitié pour Henri (de Toulouse-Lautrec), et Tobias, protégé de James Ensor, croisera, à Bruxelles, Anna Boch, la seule personne, qui jamais, de son vivant, acheta une toile à Vincent van Gogh (whaou, je crois, que, je n'ai, jamais, autant virgulé, dans une même, phrase... le syndrôme Télérama !).

 

Chacun s'empare des débats, s'engage, prend position, l'histoire leur donnant parfois tort et finalement quelquefois raison. On ressent très fort l'impression d'avoir l'histoire qui s'écrit, en direct, sous nos yeux. De l'underground 19ème en marche vers la lumière.

 

Au fil des lettres que s'échangent ces protagonistes on suivra avec intérêt les progressions philosophiques, professionnelles, sentimentales de chacun. Les questions existentielles fourmilleront et c'est là ce qui fait tout l'intérêt de l'ouvrage : Suis-je maître de mon destin ? Quelle place pour moi ? Quelle sera ma part, ma contribution dans cette vie ?

 

Quelques lettres restent très fortement encrées dans ma mémoire :

 

- la réponse d'Hugo à son père au terme de laquelle ils se brouilleront

- la lettre d'Hazel où elle explique à son cousin sa première séance avec un modèle de nu masculin, disons... un peu "émotif" !

- la lettre, bouleversante, de Tobias relatant les funérailles de Vincent van Gogh

 

Le roman épistolaire suppose cette particularité qu'il se doit d'épouser l'esprit, la syntaxe du temps dans lequel il s'inscrit. Anne Percin s'y emploie à merveille. Effet collatéral, nous ressentons l'immense perte qu'aura été, avec l'avènement des technologies contemporaines (téléphone, messageries instantanées), l'abandon des habitudes épistolaires. L'importance dans une journée de l'arrivée des nouvelles, les espoirs suscités à l'ouverture de l'enveloppe, la puissance, la profondeur et la richesse des échanges, l'amour qui se mesure au temps consacré pour répondre...

 

Je pourrai vous entretenir des heures durant des thématiques de ce livre (la place des femmes dans l'art, l'impermanence des choses, la relativité du succès, la vie de l'art en train de se faire, la vie des Salons artistiques, le prix de la vie et la peur, apprivoisée, de la mort...) tant il m'a touché.

 

Il m'aura fallu deux jours pour arriver à bout de ces 386 pages-là. Non que cela m'ait paru fastidieux, bien au contraire. Le livre est si plein de références, de noms, de lieux, d’œuvres, de courants artistiques que je passais un temps infini à approfondir, l'intérêt qui se dégageait des pages lues, en navigant, curieux que je suis, sur la Toile mondialisée.

 

Ce livre est vivant. Ses personnages également.

 

Il conviendra aux personnes qui continuent à ne pas avoir de certitudes et qui cherchent encore et encore...

 

Je vous laisse, je file m'acheter un paquet de galettes de Pont-Aven (inventées l'année même de la mort de Van Gogh... une des multiples découvertes transversales à ma lecture des Singuliers).

Anne Percin écrit également pour la jeunesse. Elle est l'auteur, entre autres, de la série pour adolescents Comment (bien) rater ses vacances.

Les singuliers, Anne Percin, Collection La Brune, Editions du Rouergue, 2014. Sortie en poche dans la collection Babel en août 2016.

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