L'homme qui savait la langue des serpents

14/11/2016

Sous l'avalanche d’œuvres anglo-saxonnes convenues qui envahissent les rayons des librairies il existe des pépites venues de pays que l'on aurait assurément du mal à situer avec précision sur un planisphère, dénichées par des maisons d'éditions aventureuses.

 

Un de ces petits trésors nous vient d'Estonie sous la plume de son auteur le plus emblématique, véritable icone littéraire là-bas : Andrus Kivirähk.

 

Personnellement le désir impérieux de lire un jour un livre estonien ne m'avait, jusqu'alors jamais rattrapé.

 

Parallèlement, ma carte des nationalités des auteurs lus restait invariablement bloquée sur 34 (http://www.livraddict.com/profil/au-vrai-chic-litterere/?goto=carte), c'est pourquoi la découverte de cet ouvrage me titilla d'abord pour la très mauvaise raison qu'il me permettrait, si je le lisais, d'augmenter d'une unité ce chiffre, reflet de ma vanité littéraire que je souhaite tant faire passer pour défricheuse et téméraire.

 

Or il existe de bien meilleures raisons d'ouvrir ce livre...

 

D’abord parce qu’il s’agit d’un livre-monde dont il serait vain de vous raconter l'histoire de façon exhaustive. Toutefois essayer de le résumer d’une phrase, aussi kamikaze que cela puisse paraître, donnerait à peu près ceci :

 

Le dernier représentant d'une civilisation en voie d'extinction se bat, en homme farouchement indépendant, pour survivre au milieu de forces qui le dépassent.

 

Voilà.

 

Et quand on a dit ça, on a rien dit de l'extraordinaire richesse de l'univers qui se déploie à la lecture et de la conquête progressive, réjouissante et indélébile de votre imaginaire par des personnages plus dingues les uns que les autres, en témoigne la présentation des protagonistes sur la page de l'éditeur :

 

Voici l'histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’anthropopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède... ​

Et ce n’est là qu’une partie des protagonistes principaux…

 

Ce roman a réussi, là où tant d’autres ont échoué, à contribuer à casser le plafond de verre qui m'empêchait d'entrer dans des œuvres ayant une dimension fantastique, ce qui n'est pas un mince exploit (j'ai réussi à croire en l'amitié entre entre jeune garçon et une vipère royale, c'est vous dire la puissance manipulatoire de l'auteur !).

Jusqu’alors je me considérais comme absolument rétif à ce genre de littérature et ce livre a entrouvert une porte que je m’obstinais à laisser fermée.  Cela n’aurait pas été possible s’il s’était contenté de décrire un univers purement imaginaire, or L’homme qui savait la langue des serpents est également :

 

  • un manifeste de résistance d'une communauté face à l'avènement d'un monde nouveau (tendance René Goscinny et Albert Uderzo : Astérix et le Domaine des Dieux)

  • un récit critique portant sur la cohabitation entre l'homme et la nature (Henry David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois)

  • une chanson de geste avec de gentes dames et des preux chevaliers (Chrestien de Troyes : Yvain ou le chevalier au lion)

  • un traité d'agronomie analysant les qualités respectives des crottins de différentes races de chevaux (Marcus Terentius Varro : l'économie rurale)

  • un pamphlet anti-transcendentaliste (Michel Onfray : le traité d'athéologie)

  • un roman picaresque ou une vipère royale ferait office de Sancho Pança (Cervantes : Don Quichotte)

  • une saga islandaise pour son côté épique et violent 

  • une critique sociale médiévale avec plein d'animaux qui parlent (Le roman de Renart)

  • un scénario potentiel qu'on rêverait de voir adapté au cinéma par Terry Gilliam

  • un antidote à l'autofiction complaisante

  • une métaphore géante des risques engendrés par la mondialisation...

 

Au fil de la lecture on ressent la profonde impression d’entrer en communication avec l’âme du peuple estonien que l’auteur a capté et insufflé dans le roman. Il y décrit les mutations qui ont bouleversé le pays à partir du 13ème siècle, la christianisation en lutte avec les antiques croyances païennes, la colonisation par une nouvelle élite étrangère, l’arrivée des nouveaux dogmes et du nouveau dieu (ici Jésus est accueilli comme un phénomène de mode, une star à laquelle la jeunesse s’identifie), les grands défrichements qui ont divisé la région entre nouveaux paysans, décrits comme particulièrement crédules et attardés, et population sylvestre en voie d’extinction farouchement empreinte de panthéisme ; l’émerveillement face aux nouveautés technologiques (ici un rouet et une pelle à pain !)

 

Le texte, d’une belle fluidité, déroule son histoire, pleine de surprises et de rebondissements, avec une poésie réjouissante. Certaines scènes resteront assurément fortement ancrées dans ma mémoire de lecteur (je pense notamment à la visite au Sage des vents ou à la mort du grand-père, particulièrement traumatisante).

 

Ce roman initiatique a la fraîcheur des meilleurs livres jeunesse, appliquée, ici à un public adulte. Ses dimensions philosophique, matière à bien des réflexions, prodigieuse, façon laboratoire à rêves, et humoristique, font de ce livre une oeuvre particulièrement marquante à même de réjouir un lectorat large en recherche de plaisirs de lecture inédits.

 

Un dernier mot pour vous signaler la postface du traducteur, Jean-Pierre Minaudier, qui éclaire quelques points qu'un lecteur français ne mesurerait pas d'emblée. Dire également qu'il a pris l'initiative de traduire le roman sans aucune garantie préalable d'édition et remercier Les Editions du Tripode d'avoir pris le risque d'éditer un ouvrage issu d'une contrée si peu proposée en lecture au public francophone.

 

L’homme qui savait la langue des serpents - Andrus Kivirähk - Editions Le Tripode - 2013 - 2015 (version de poche)

 

Prix de l'Imaginaire 2014 du roman étranger

 

 

 

 

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